Le lynx

 

 

Qui est-il?

Le lynx appartient à la famille des félins ; avec le chat sauvage, c’est le seul représentant de ce groupe en Suisse. D’un poids pouvant atteindre 25 kg pour le mâle et 17 à 20 kg pour la femelle, c’est un prédateur forestier qui chasse, à l’affût, principalement de petits ongulés tels que le chevreuil et le chamois. Ses critères les plus distinctifs sont sa courte queue, ses oreilles surmontées d’un pinceau et sa silhouette haute sur pattes.

 

Après avoir disparu de Suisse au 19ème siècle, en raison de la chasse et de la dégradation de son habitat, alors surexploité par l’Homme, il a été réintroduit en 1971, dans le canton d’Obwald, à la demande des forestiers. Selon le KORA (le programme de suivi des grands carnivores en Suisse), une population stable s’est établie sur une grande partie des zones qui lui conviennent, notamment le Jura et les Alpes du nord-ouest. Toutefois, même après 45 ans de présence en Suisse, le Tessin n’est toujours pas colonisé et le félin commence seulement à pénétrer dans les Grisons.

Son territoire et sa distribution en Suisse

Le lynx est un animal solitaire, qui règne sur un vaste territoire. Celui des mâles, particulièrement vaste, chevauche en général les domaines d’une ou deux femelles. En Suisse, un territoire de lynx varie de 40 à 40 0 km2, la moyenne étant de150 km2 pour un mâle et 90 km2 pour une femelle. La densité de lynx est corrélée à la densité de proies. Contrairement à certaines allégations, la population de lynx en Suisse plafonne actuellement selon le KORA, ou montrerait même les premiers signes d’un déclin.

 

En 2016, on estime à 172 le nombre de lynx en Suisse, dont 58 dans le Jura suisse et 114 dans les Alpes. Ces deux populations étant isolées, le risque d’un appauvrissement génétique demeure élevé. D’ailleurs, plusieurs individus sont atteints d’un souffle au cœur.

 

Si les adultes peuvent vivre plus de 15 ans dans la nature, les lynx connaissent une mortalité très élevée dans leur jeune âge : on estime ainsi qu’un jeune sur deux meurt au cours de sa première année, le plus souvent de maladie. Toutefois, les accidents de la route et le braconnage demeurent des facteurs de mortalité non négligeables. En 2015, sept individus ont trouvé la mort dans le Jura suisse au sud de la vallée de l’Orbe, pour des causes diverses : collision avec des voitures, maladie ou braconnage. Il arrive que des lynx s’approchent des habitations en fin d’automne ou en hiver à la recherche de nourriture : ce sont le plus souvent des individus orphelins affamés qui ont perdu leur mère, tuée par le trafic ou pire, braconnée.

Son rôle de régulateur des ongulés

Le lynx joue un rôle de régulateur important sur les populations de chevreuils et de chamois : un lynx consomme en moyenne une proie par semaine, soit 50 à 60 ongulés par an.

 

Rappelons que les grands prédateurs, situés au sommet de la chaîne alimentaire, ont une importance primordiale dans le fonctionnement des écosystèmes régionaux. En réduisant les effectifs des ongulés et en influençant leur distribution et leur vitalité, ils ont un impact positif sur l'environnement, notamment sur la régénération naturelle de la forêt. En effet, si les chasseurs estiment qu’il y a conflit entre les grands prédateurs et le gibier, on peut mettre en exergue le contentieux, plus important, qui existe entre ongulés sauvages et forêt en raison des dégâts occasionnés aux jeunes arbres par un éventuel surnombre de cervidés. Les grands prédateurs contribuent donc au rétablissement de l’équilibre forestier, et qui plus est, par des processus totalement naturels.

Son influence sur les cheptels de montons non gardés

Les dégâts causés par le lynx sur les animaux de rente sont faibles, grâce notamment aux mesures de prévention prises par les éleveurs : en 2014, la perte de 37 animaux lui a été attribuée en Suisse, ce chiffre étant de 26 en 2015. Il s’agit principalement de moutons, parfois de chèvres. Ces incidents surviennent lors de périodes durant lesquelles les effectifs de proies sauvages sont plus faibles. Des indemnités sont versées par les cantons et la Confédération aux éleveurs victimes de ces pertes.

 

Celles-ci, certes regrettables, doivent cependant être relativisées puisque les pertes dues aux maladies et aux accidents ont été estimées à 4’200 animaux, soit 2% du cheptel de 210'000 moutons qui estivaient sur les alpages en 2012! On peut donc objectivement considérer l’impact du lynx sur les animaux de rente comme étant anecdotique.

Les réponses administratives à la présence du lynx en Suisse

Le Plan Lynx 2016 

 

Début 2016, l’Office fédéral de l’environnement (OFEV) a publié son Plan lynx 2016 dans le document intitulé Aide à l’exécution de l’OFEV relative à la gestion du lynx en Suisse.

 

Pro Natura Vaud déplore que ce Plan Lynx s’attache surtout à décrire les critères qui permettent de le tirer, ou au mieux de le déplacer, et ne constitue pas un plan de gestion basé sur les connaissances scientifiques de l’espèce et de son écologie.

 

Pro Natura Vaud regrette que les objectifs nationaux de régulation des populations de lynx arrêtés par l’OFEV, tout comme leur adaptation par le canton de Vaud, ne correspondent en rien au respect des dynamiques fluctuantes normales régissant les relations entre proies et prédateurs de notre faune sauvage, mais traduisent une politique de complaisance excessive en faveur des chasseurs.

 

Pro Natura Vaud regrette notamment que, malgré que l’un des buts principaux affichés de l’OFEV soit de maintenir des populations viables de lynx en Suisse, ce document autorise le tir d’animaux à partir d’une densité de 1,5 individu par 100 km2 de territoire. Il y a une contradiction avec l’objectif fixé, puisque les populations du félin n’ont pas encore atteint les effectifs optimaux à ce jour. Idéalement, il faudrait permettre aux lynx de coloniser de nouveaux territoires. D’un point de vue écologique, l’arc alpin devrait en effet compter plus de 1’000 lynx adultes [1]. Cette estimation correspond à la taille de population permettant à l’espèce de survivre à long terme, sans risque de dégénérescences génétiques. Or, l’ensemble des Alpes n’abritent que 130 individus environ (estimation du KORA, 2011). Et sur cette petite population, les Alpes suisses à elles-seules en comptent actuellement 114 (estimation du KORA en 2015). C’est la raison pour laquelle notre pays a une responsabilité internationale particulièrement importante pour la conservation du lynx à l’échelle européenne, et que l’espèce est toujours considérée comme menacée et protégée.  

 

Enfin, Pro Natura Vaud déplore de nombreux aspects de ce document, qui ne tiennent visiblement pas compte de la biologie de l’espèce, mais semblent plutôt basé sur les demandes des milieux de la chasse. En voici quelques-uns, assez explicites :

 

- Le nombre de jeunes lynx que l’on peut tirer, ou déplacer, dépend du succès de la reproduction de l’année précédente : il est en effet possible de tirer un jeune lynx par portée réussie. Si, par exemple, plusieurs femelles n’élèvent qu’un seul petit, ils pourront théoriquement tous être éliminés.


- Selon le plan lynx, seuls les petits nés dans l’année et âgés de moins de 12 mois peuvent être tirés. Ce qui est inapplicable, car les dates de tirs sont fixées entre le 16 janvier et le 28 février, période à laquelle les jeunes de l’année ne sont évidemment pas encore nés.


- Lorsque la régale de la chasse (c.à.d. les effectifs de gibier attribués aux chasseurs) essuie des pertes sévères, le canton peut autorise les tirs des lynx. Il est mentionné que la notion de régale variant d’un canton à l’autre, ces derniers « bénéficient de la liberté et de la marge de manœuvre nécessaires pour faire état d’éventuelles pertes dans l’utilisation des régales de la chasse ». Chaque canton semble donc pouvoir définir ses propres règles concernant les régales de chasse.


- Les critères de tirs peuvent être adaptés aux circonstances régionales. Cette liberté d’interprétation accentue le flou des directives fédérales.

 

- Enfin, dernier détail révélateur : les dispositions finales du document de l’OFEV ont été recopiées telles quelles dans le « Plan Loup 2016 », en omettant de remplacer le mot lynx par le mot loup. Même sans relever l’aspect bâclé d’un tel copié-collé, on se pose d’autant plus de question sur le sérieux de la prise en compte de la biologie des espèces, sachant que le loup et le lynx sont aussi éloignés que le chien l’est du chat…

 

Captures de 10 lynx dans le Jura

 

Au cours de l’hiver 2015-2016 a débuté une campagne de capture de lynx dans le Jura Suisse, dans le but de déplacer 10 individus en Allemagne. Du point de vue de la biologie de l’espèce, cette campagne a des conséquences ambiguës : positives car elle permet la colonisation de nouvelles zones en Allemagne, mais négatives pour la population de lynx du Jura, car ces prélèvements vont l’affaiblir génétiquement, alors qu’elle se trouve déjà isolée de celle des Alpes. Pro Natura Vaud souhaiterait que ces prélèvements soient compensés par des lâchers d’individus issus d’autres populations, afin de limiter les risques de consanguinité.

 

D’autre part, il se trouve qu’un membre de Pro Natura Vaud a découvert début 2016, dans la région de Montricher, une cage-piège destinée à capturer un ou plusieurs lynx. La localisation géographique de ce matériel étonne Pro Natura Vaud au plus haut point, puisqu’il se trouve dans un secteur ayant connu une véritable hécatombe de lynx en 2015, comme nous le mentionnions plus haut.

 

Pro Natura Vaud estime donc malvenues les tentatives actuelles de capturer des individus dans le secteur de Montricher ! Puisqu’un programme de translocations a malheureusement été décidé par les autorités cantonales, Pro Natura Vaud espère qu’au moins l’effort de capture se concentre dans des secteurs de plus haute densité, et n’ayant pas subi des pertes de cette importance.

C’est pourquoi, aucun lynx ne devrait être capturé dans la partie sud du Jura vaudois tant que l’on ne dispose pas d’informations sur l’influence que la forte mortalité de 2015 aura eue sur les effectifs locaux du prédateur.



[1] Référence : KORA, « Lynx in the Alps : Recommendations for an internationnaly coordinated management », KORA Bericht Nr 71, Mars 2016

Les pressions politiques

Motion Bonny

 

En janvier 2015, le Grand Conseil vaudois a adopté une motion du député Dominique Bonny, qui demande une régulation du lynx dans le canton, par le tir, le déplacement d’animaux, mais aussi par leur stérilisation.

 

Cette motion n’est pas justifiable selon les études biologiques. Rappelons que les dégâts du lynx sur le bétail sont faibles et que la population du canton est stable.

 

La proposition de stériliser les lynx est particulièrement inopportune. Au niveau d’une population, elle aurait même un impact beaucoup plus grave que le tir d’un animal, car un individu éliminé est en principe rapidement remplacé, alors qu’un animal stérilisé occupe et défend son territoire pendant une quinzaine d’années, sans engendrer de descendance et ce pour des zones de 50 à 150 km2. La stérilisation de quelques individus suffirait donc à entraîner un effondrement de la population régionale en une quinzaine d’années. Par analogie, on peut imaginer l’état d’une forêt dont les jeunes pousses des arbres seraient systématiquement coupées pendant la durée d’une génération. De plus, les éventuelles modifications comportementales induites par la stérilisation, et leurs impacts sur les autres lynx sont totalement inconnues.

 

Pro Natura Vaud ne peut que s’inquiéter du fait qu’une assemblée d’élus puisse donner son aval à une motion aussi peu pertinente, qui pourrait ouvrir la porte à la stérilisation d’autres animaux sauvages. En effet, pourquoi ne pas stériliser les sangliers, qui occasionnent tant de dégâts aux cultures ?

 

Il ne faut pas confondre la gestion des animaux sauvages avec celles des animaux domestiques. Pro Natura Vaud suivra donc avec attention les suites qui seront données à cette motion par le Conseil d’Etat.

 

Demande des chasseurs

 

Si l’évolution des populations de lynx est connue, leur impact sur leurs proies, notamment le chevreuil, l’est beaucoup moins. Et c’est là que les avis divergent entre les chasseurs, qui se plaignent de la raréfaction des chevreuils, et les protecteurs de la nature et les scientifiques qui ne peuvent que constater l’établissement d’un équilibre entre les prédateurs et leurs proies. Cet équilibre est fluctuant, car la dynamique des populations de chevreuils est complexe. Au Tessin par exemple, l’effectif estimé de l’ongulé a chuté de presque 50% entre 1997 et 2009, alors que le lynx n’y était pas présent.

 

Comme son étymologie l’indique, le terme juridique de régale de chasse se réfère aux anciennes prérogatives des rois leur permettant de percevoir des revenus sur le gibier. Dans le cas particulier, l’OFEV indique que la définition de « pertes sévères de la régale… » est laissée libre à chaque canton. On ne peut donc que s’inquiéter du risque de voir l’Etat se plier aux intérêts particuliers des chasseurs, qui prétendent depuis trop longtemps que le rôle de régulation, tenu naturellement par les grands prédateurs, leur aurait été confié ad aeternam par la société. 

 

Voir aussi à ce sujet l'éditorial de La Nature Vaudoise n°141.

Ce qu’il faut faire selon Pro Natura Vaud

Le lynx, tout comme le loup, doit être considéré de façon neutre et objective : non pas comme un ennemi des animaux de rentes, une bête à problèmes ou un fauteur de troubles, mais au contraire comme une espèce qui fait partie d’un écosystème, qui enrichit la biodiversité, anime notre paysage et joue un rôle important dans les processus naturels.

 

Les interventions de régulation, particulièrement lorsqu’elles touchent des espèces protégées, doivent être justifiées par des données scientifiques, car elles ont un impact évident sur l’ensemble des espèces écologiquement liées.